J’étais à Saint-Jude hier après-midi. Vous savez, ce tout petit coin de pays où en 1902 le curé du village, Elphège Filiatrault, a hissé son drapeau pour la première fois, le Carillon, l’ancêtre de notre drapeau du Québec.
Mon conjoint et moi avons quitté la ville de Montréal pour nous y rendre. L’air sombre, nous roulons sur la 20 en direction de cette campagne perdue. À peine sortis de la voiture, je m’empresse d’allumer cette cigarette dont j’ai tant envie pour calmer les angoisses qui me nouent la gorge à l’idée de célébrer un anniversaire parmis des gens que je ne connais pas, sur ce coin de terre où j’ai vécu il y a si longtemps déjà.
Le soleil me chauffe la tête tandis que le vent frisquet me gèle un peu le bout du nez. Nous nous avançons bien timides pour joindre le groupe ; je croise un visage connu, tiens, une vieille connaissance du secondaire. Nous échangeons quelques mots… quoi se dire après autant d’années ?
Mon chum est trop grand, s’accroche la tête dans le branchouillage entortillé sur un treillis de bois définitivement installé trop bas. Nous entrons sous le chapiteau, bien modeste. Les tables sont ornées de gugusses brillantes et les verres à vin de serviettes de table en papier jaune et blanc.
Autour de la table, des gens fort sympathiques. Il y a cette femme plus que débordante d’énergie, mère d’une dizaine d’enfants, en chaise roulante. Elle s’est blessée sérieusement à la jambe et ne peut marcher depuis deux mois. À sa place, je n’arrêterais pas de me plaindre. Mais elle, elle sourit, elle rit. Autant de moral m’insulte presque, moi qui affiche mon air bête habituel. Je sens que je n’aurai pas le choix de sourire un peu.
À la table voisine, il y a cette jeune femme, à peu près mon âge. Rayonnante. Un jeune garçon tout blond lui tourne autour. Elle porte aussi un bébé qu’elle trimbale dans un linge de coton multicolore, soit dans son dos, soit sur sa hanche. Elle est tout sourire, le bébé aussi. Du coup, elle s’installe sur la chaise de plastique ma foi si peu confortable et allaite son enfant. Si nous avions été à Montréal, elle aurait eu droit à ces gros yeux des passants, certainement. Ça aurait été indécent. Ici, à Saint-Jude, c’était beau, franchement beau.
C’est comme si on m’avait parachutée dans une toute autre époque. Ça sentait le peace and love à plein nez. J’étouffais presque. Je me lève pour aller à la toilette. Des bécosses, dehors. Mais par n’importe quoi, des bécosses modernes, oui monsieur, avec vraie toilette et vrai lavabo dont l’eau chaude a été coupée, que de l’eau glacée pour se laver les doigts, faut faire vite !
Une autre cigarette en vitesse et je retourne sous la tente. Le conjoint de la fêtée, vous savez le genre barbu, calme, posé. Le genre toujours parti en mission humanitaire, pour aider les gens à s’organiser, se créer de petites entreprises. Un homme extraordinaire. Je suis jalouse, j’aimerais être aussi grande que cet homme. Suite à son préambule éternellement long, nous détaillant en long et en large l’idée de cadeau collectif pour sa conjointe, il dévoile enfin la surprise. Dans un sac de plastique blanc, un coffret de cds. Des chansons, québécoises, françaises, italiennes, choisies par les convives, représentatives de la fêtée. Chacun, à sa façon, nous explique les raisons de son choix. Que de simplicité. Vraiment. Que du bon monde. Même le rigolo, vous savez, celui qui lance toujours une joke plate très fort pendant que tout le monde s’émoie, même lui, il était là. Ma mère pleure depuis longtemps déjà. Moi je retiens mes larmes, je la taquine un peu. Mais c’est en entendant les paroles de Gilles Vigneault que je craque, «Les gens de mon pays». Toutes les serviettes de table jaunes et blanches sont en topon sur les tables, tout le monde braille. Faudra de nouvelles serviettes pour le dessert.
Je suis due pour une autre cigarette. Je fais les cent pas devant l’immense truc en tôle où ils cuisent le méchoui je suppose. Je jette un œil autour de moi et je m’étonne de la beauté de l’endroit. Il y a de toutes petites collines, plutôt rares en Montérégie. La Montérégie est plate, c’est ce qu’ils m’ont appris au secondaire. S’il y avait eu des oliviers, je me serais crue en Italie un instant. Ça aurait pu être la Toscane.
Il y avait longtemps que je n’avais pas vu ces gens de mon pays. Le petit monde. Les gens ordinaires. Sans chichi. Pas de gros cadeau pour la fêtée. Que des cds, pochette fait maison. Un sac en plastique blanc. Des chaises en plastique blanc, inconfortables. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie chez moi.

Les gens de mon pays
Gilles Vigneault
Les gens de mon pays
Ce sont gens de paroles
Et gens de causerie
Qui parlent pour s’entendre
Et parlent pour parler
Il faut les écouter
C’est parfois vérité
Et c’est parfois mensonge
Mais la plupart du temps
C’est le bonheur qui dit
Comme il faudrait de temps
Pour saisir le bonheur
A travers la misère
Emmaillée au plaisir
Tant d’en rêver tout haut
Que d’en parler à l’aise
Parlant de mon pays
Je vous entends parler
Et j’en ai danse aux pieds
Et musique aux oreilles
Et du loin au plus loin
De ce neigeux désert
Où vous vous entêtez
A jeter des villages
Je vous répéterai
Vos parlers et vos dires
Vos propos et parlures
Jusqu’à perdre mon nom
O voix tant écoutées
Pour qu’il ne reste plus
De moi-même qu’un peu
De votre écho sonore
Je vous entends jaser
Sur les perrons des portes
Et de chaque côté
Des cléons des clôtures
Je vous entends chanter
Dans ma demi-saison
Votre trop court été
Et mon hiver si longue
Je vous entends rêver
Dans les soirs de doux temps
Il est question de vents
De vente et de gréements
De labours à finir
D’espoirs et de récolte
D’amour et du voisin
Qui veut marier sa fille
Voix noires et voix durcies
D’écorce et de cordage
Voix des pays plain-chant
Et voix des amoureux
Douces voix attendries
Des amours de village
Voix des beaux airs anciens
Dont on s’ennuie en ville
Piailleries d’écoles
Et palabres et sparages
Magasin général
Et restaurant du coin
Les ponts les quais les gares
Tous vos cris maritimes
Atteignent ma fenêtre
Et m’arrachent l’oreille
Est-ce vous que j’appelle
Ou vous qui m’appelez
Langage de mon père
Et patois dix-septième
Vous me faites voyage
Mal et mélancolie
Vous me faites plaisir
Et sagesse et folie
Il n’est coin de la terre
Où je ne vous entende
Il n’est coin de ma vie
A l’abri de vos bruits
Il n’est chanson de moi
Qui ne soit toute faite
Avec vos mots vos pas
Avec votre musique
Je vous entends rêver
Douce comme rivière
Je vous entends claquer
Comme voile du large
Je vous entends gronder
Comme chute en montagne
Je vous entends rouler
Comme baril de poudre
Je vous entends monter
Comme grain de quatre heures
Je vous entends cogner
Comme mer en falaise
Je vous entends passer
Comme glace en débâcle
Je vous entends demain
Parler de liberté
LIRE AUSSI :
Ajouter à : | blinklist | del.cio.us | digg | yahoo! | furl | rawsugar | shadows | netvouz
Récents commentaires